Louis-Philippe Dalembert : « Avant que les ombres s’effacent » #prixorangedulivre2017

Louis-Philippe Dalembert n’en est pas à son coup d’essai. Romancier et poète, magicien des mots, il publie un roman touchant à la voix particulière et envoûtante.

Gros coup de cœur pour ce roman qui laisse entendre une voix unique et magnifique. Langue chantante, truculente quand elle se rapproche d’Haïti, froide et grave quand elle évoque les persécutions en Allemagne nazie, mais toujours d’une justesse assez incroyable. J’ai vraiment été happée par ce récit de la vie du docteur Ruben Schwazberg dont les épisodes tour à tour graves ou heureux laissent une empreinte profonde.

« Longtemps, le Dr Schwarzberg choisirait de taire cet endroit sur lequel tant de choses seraient racontées, filmées, écrites, peintes, chantées, sculptées, sans épuiser pour autant l’étendue des abominations qui y furent perpétrées, à l’instar d’un cadavre qui n’en finirait pas de livrer ses vérités sur les mille et une manières dont la chair vivante avait été souillée. Son naturel de taiseux ne ressentit pas le besoin d’ajouter sa parole au trop-plein de mots qui tomberaient, par la suite, de partout et de nulle part pour tenter de dire l’ignoble. Au-delà de l’horreur, ce qui le marquerait le plus, ce fut d’avoir trouvé, au moment où il s’y attendait le moins, une parcelle d’humanité dans ce lieu, comme un bourgeon en fleur au mitan du champ de bataille. Un clin d’œil de la vie, là où des hommes donnaient avec jubilation la mort à d’autres hommes. »

Ce roman initiatique, invite le lecteur à suivre l’errance d’un jeune homme juif de Berlin, à Paris pour finir enfin par rejoindre Haïti. L’exil est dépeint avec profondeur et réalisme. Le narrateur omniscient apporte le recul nécessaire aux confessions de Ruben à sa parente éloignée, venue à Haïti en qualité de médecin pour faire face au terrible tremblement de terre qui a secoué l’île. Les aventures graves, heureuses, drôles que Ruben va traverser tout au long de sa vie donnent un incroyable rythme au récit. Le lecteur suit ses aventures avec attention et bienveillance et ne peut lâcher le livre avant de l’avoir achevé tant le suspense est grand.

Basé sur un pan méconnu de la Seconde Guerre mondiale, l’auteur évoque le décret d’Haïti de 1939 qui autorise la naturalisation de tout juif en faisant la demande. On sent la révolte dans l’écriture, la fierté d’être haïtien, l’envie de combattre les injustices et toute forme de totalitarisme. Hymne d’amour à cette terre de soleil et d’accueil, les croyances.

« Les Haïtiens n’avaient pas l’air de se rendre compte du cadeau qu’ils lui faisaient. En l’accueillant parmi eux, ils lui offraient une terre à chérir et peut-être aussi à détester plus tard, par moments, ce qui serait une autre façon de l’aimer, la détestation étant l’envers de l’amour. »

Un roman lumineux et poétique. La langue de Dalembert est chantante, vibrante, empreinte de cette poésie que j’apprécie tant. Un très beau moment de lecture qui permet aussi d’aborder des valeurs essentielles auxquelles je tiens tout particulièrement : liberté, égalité, fraternité.

Présentation de l'éditeur : "Dans le prologue de cette saga conduisant son protagoniste de la Pologne à Port-au-Prince, l’auteur rappelle le vote par l’État haïtien, en 1939, d’un décret-loi autorisant ses consulats à délivrer passeports et sauf-conduits à tous les Juifs qui en formuleraient la demande.
Avant son arrivée à Port-au-Prince à la faveur de ce décret, le docteur Ruben Schwarzberg fut de ceux dont le nazisme brisa la trajectoire. Devenu un médecin réputé et le patriarche de trois générations d’Haïtiens, il a tiré un trait sur son passé. Mais, quand Haïti est frappé par le séisme de janvier 2010 et que sa petite-cousine Deborah accourt d'Israël parmi les médecins du monde entier, il accepte de revenir sur son histoire.
Pendant toute une nuit, sous la véranda de sa maison dans les hauteurs de la capitale, le vieil homme déroule pour la jeune femme le récit des péripéties qui l’ont amené là. Au son lointain des tambours du vaudou, il raconte sa naissance à Łódź en 1913, son enfance et ses études à Berlin – où était désormais installé l'atelier de fourrure familial –, la nuit de pogrom du 9 novembre 1938 et l'intervention providentielle de l’ambassadeur d’Haïti. Son internement à Buchenwald ; son embarquement sur le Saint Louis, un navire affrété pour transporter vers Cuba un millier de demandeurs d’asile, mais refoulé vers l’Europe ; son séjour enchanteur dans le Paris de la fin des années trente, où il est recueilli par la poétesse haïtienne Ida Faubert, et, finalement, son départ vers sa nouvelle vie : le docteur Schwarzberg les relate sans pathos, avec le calme, la distance et le sens de la dérision qui lui permirent sans doute, dans la catastrophe, de saisir les mains tendues.
Avec cette fascinante évocation d'une destinée tragique dont le cours fut heureusement infléchi, Louis-Philippe Dalembert rend un hommage tendre et plein d’humour à sa terre natale, où nombre de victimes de l’histoire trouvèrent une seconde patrie."

Louis-Philippe Dalembert, Avant que les ombres s’effacent, Sabine Wespieser, mars 2017, 296 pages, 21 euros

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6 commentaires sur « Louis-Philippe Dalembert : « Avant que les ombres s’effacent » #prixorangedulivre2017 »

  1. Je ne connaissais pas avant sa sélection pour le Prix Orange du Livre 2017. Et je n’ai jamais lu cet auteur. Je pense que c’est l’occasion pour la langue poétique et le sujet de l’exil.

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