[calendrier de l’avent littéraire] J6 Le conseil de Céline Lapertot

Pour le jour 6 du calendrier, Céline Lapertot rend un bel hommage à un homme de lettres et de cœur que vous découvrirez comme personnage du roman coup de cœur qu’elle a choisi.

 

Légende d’un dormeur éveillé de Gaëlle Nohant, Héloises d’Ormesson, 23 euros

Ce que je connaissais de Desnos, c’était le poète surréaliste, engagé, libre de toute attache politique. Ce que je connaissais de Desnos, c’était un poème en particulier, qu’en tant que professeur, je lis tous les ans à mes élèves, tant je le trouve merveilleux :

Une voix, une voix qui vient de si loin
Qu’elle ne fait plus tinter les oreilles,
Une voix, comme un tambour, voilée
Parvient pourtant, distinctement, jusqu’à nous. 

Bien qu’elle semble sortir d’un tombeau
Elle ne parle que d’été et de printemps.
Elle emplit le corps de joie,
Elle allume aux lèvres le sourire.  

Je l’écoute. Ce n’est qu’une voix humaine
Qui traverse les fracas de la vie et des batailles,
L’écroulement du tonnerre et le murmure des bavardages. 

Et vous ? Ne l’entendez-vous pas ?
Elle dit « La peine sera de courte durée »
Elle dit « La belle saison est proche. » 

Ne l’entendez-vous pas ?

Mais lorsque j’ai commencé à lire la biographie romancée de Gaëlle Nohant, je me suis aperçue que je ne connaissais pas Robert Desnos. L’homme révolté et passionné. Cet homme intègre toujours en accord avec lui-même et qui aimait bien trop sa liberté pour laisser André Breton lui dicter sa manière d’être et de penser. Gaëlle Nohant éclaire à merveille la complexité de cet homme qui ne prisait rien de plus que sa liberté et qui pourtant, la foulait au pied lorsqu’il s’agissait de l’amour. Je comprends mieux la chanson Ma liberté, de Serge Reggiani :

« Ma liberté, pourtant je t’ai quittée une nuit de décembre, /J’ai déserté les chemins écartés que nous suivions ensemble. /Lorsque sans me méfier les pieds et poings liés je me suis laissé faire, /Et je t’ai trahie pour une prison d’amour et sa belle geôlière. »

Eh oui, plus que tout autre, il y a Youki, la belle « sirène » que Gaëlle Nohant me fait aimer, et même, admirer. Desnos et Youki, ce sont à la fois deux destins manqués et un amour comme on le recherche toute notre vie. Youki ne se rend pas compte à temps de l’amour inconditionnel qu’elle porte à cet immense poète, pas beau physiquement, non, cela, nous ne pourrions pas tout à fait le dire, mais doté d’un charme et d’une profondeur de pensée qui le rendent magnifique, plus attirant que n’importe quel autre homme, ces fantômes de passage qui partagent le lit de Youki, mais qui ne font brûler que quelques minutes de sa vie. Desnos, lui, c’est le grand amour. C’est la pépite qu’on ne regarde vraiment que trop tard. Lorsque la guerre passe par là, et la Résistance, et les nazis, et les collabos que le poète provoque sans relâche, quitte à y perdre sa liberté. Cette partie-là de sa vie n’appartient qu’à lui.

Là est le tour de force de Gaëlle Nohant, qui construit son roman en deux parties.

La première partie, c’est Desnos qui nous parle, de ses combats, de ses rêves, de cet amour pour Youki qui fait à la fois son malheur et sa chance. Sans Youki, nous aurions perdu tant de magnifiques poèmes qui nous parlent de la brûlure du trop aimer. La seconde partie, c’est Youki qui nous parle, ou plutôt, qui parle à Robert, c’est amour qu’elle vient de perdre, enlevé par les nazis. Mais Youki espère, contre vents et marées ; son poète reviendra et alors, elle l’aimera mieux, elle lui montrera comme il est tout pour elle.

Cette partie est sans doute la plus déchirante du roman de Gaëlle Nohant. Youki prend la mesure de l’homme qu’est Robert Desnos, quand le poète meurt loin d’elle, à Terezin. Mais c’est beau, c’est lumineux, parce qu’il y a partout dans les mots du poète et le témoignage de ses amis, les preuves qu’il n’a jamais rien regretté. Youki était sa force, son plus grand amour, au milieu du carnage de la guerre et de ces hommes de lettres à l’image de Céline qui crachaient leur haine et leur médiocrité. Gaëlle Nohant ne nous fait jamais sombrer dans la désespérance. Youki a grandi, elle est devenue cette femme forte et respectable qu’elle aurait voulu montrer à Desnos. Qu’importe. Même mort, Gaëlle Nohant nous montre à quel point son passage dans la vie des gens les a fait chavirer. Même mort, il continue à influencer Youki qui chaque jour devient meilleure, pour lui, pour son œuvre.

Gaëlle Nohant a rendu la vie à Robert Desnos, le poète, le Résistant, l’homme amoureux des femmes et de la liberté. Mais elle a aussi rendu vie à Youki, qui a su ce qu’aimer signifie, quand l’immense Desnos a brûlé sa vie. C’est sans doute le plus bel hommage que l’on pouvait rendre à ces êtres hors du commun.

En savoir plus sur Céline Lapertot ?

Céline Lapertot est une jeune auteure. Elle a publié deux romans dont le premier, « Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre » est un vrai coup de poing aux accents autobiographiques et littéraires affirmés. Professeure de lettres à Strasbourg, elle enseigne dans un collège et partage son amour des lettres au quotidien dans un établissement difficile mais qu’importe quand on a la foi. Son prochain roman est prévu pour janvier 2018, il s’intitule « Ne préfère pas le sang à l’eau« .

 

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