Chut c’est un secret avec Emmanuelle Lambert

Emmanuelle Lambert a publié en ce début d’année « La désertion« , un roman fort sur l’interdépendance entre l’individu et la société, les jeux souterrains de pouvoir, de séduction, de désir d’appartenance et de manipulation. Ce roman étant un de mes coups de cœur de la rentrée, c’est avec plaisir que je partage avec vous les réponses de l’auteure à mes traditionnelles questions. Merci à elle d’y avoir répondu !

  1. Comment êtes-vous venu(e) à l’écriture ? D’où vous en vient l’envie ?

L’écriture commence d’abord par la lecture, et je crois avoir passé l’essentiel de mon enfance dans les livres. J’avais une sorte de vénération pour la littérature. Plus tard l’écriture me travaillait mais en diagonale : j’étudiais alors les textes et écrivais des choses très codifiées, de l’histoire littéraire par exemple. L’écriture de création, qui m’attirait bien sûr, me faisait encore peur, comme si je n’en avais pas été digne. Cela doit être lié à mon éducation protestante, mais pour clarifier cela, il faudrait une psychanalyse et ce n’est fort heureusement pas ce que vous me demandez.

C’est lorsque j’ai rencontré Alain Robbe-Grillet, connu comme « le Pape du Nouveau Roman », sur qui on m’avait demandé de faire une exposition et des livres, que les choses ont commencé à bouger. Le travail dans les papiers, les manuscrits, les discussions, la trace des échecs et des impasses, tout cela était extrêmement passionnant et enrichissant, au cœur de la dimension artisanale de la création.

Vite, j’ai abandonné la carrière universitaire que j’avais amorcée avec une thèse sur l’œuvre théâtrale de Jean Genet. C’était bien plus amusant de faire des livres et des expositions – plus créatif et plus concret, aussi.

Puis, lorsque Robbe-Grillet est mort, j’ai ressenti une émotion si particulière que je n’arrivais pas vraiment à la comprendre. Elle mêlait de la tristesse diffuse, car nous n’étions pas intimes, à une conscience très aiguë du temps, et du fait qu’avec lui disparaissait une époque et une certaine idée de la littérature. Le seul endroit où je pouvais travailler cette émotion, en réalité, c’était un livre. C’est ainsi que j’ai écrit mon premier texte personnel, Mon grand écrivain, poussée par l’écrivain et éditeur Benoît Peeters qui avait bien compris la situation. Une fois ce premier pas fait, je n’ai plus arrêté d’écrire.

  1. Quel est votre plus beau souvenir d’auteur ?

Il y en a plusieurs qui ont à voir avec le dedans et le dehors de l’écriture.

D’abord le dedans. Toujours, pour tous les livres, le meilleur moment, le moment à la fois douloureux et jubilatoire est celui où le vrai travail commence, c’est-à-dire quand on supprime ces passages qu’on a travaillés, sur lesquels on a peiné, et qui ralentissent tout. Alors d’un seul coup on les met à la benne, quand bien même ils sont chargés de nos heures, de nos sentiments, de notre chair. Et c’est une vraie libération, car on passe à une autre dimension. Au moment du travail sur mon dernier roman, La désertion, je pense avoir supprimé pas loin d’un tiers du livre avant sa version finale…

Pour le dehors, il y a évidemment les retours de lecteurs, tous. C’est à chaque fois une grande émotion. Mais il y en a trois que je chéris particulièrement.

Le premier : lors d’un hommage à Robbe-Grillet organisé à New York je découvre que, dans la liste des intervenants, il y a également Barney Rosset, l’éditeur mythique de Beckett (et de plein d’autres) aux Etats-Unis, et Paul Auster…je vous laisse imaginer mon émotion. Auster, très gentiment, a levé le pouce après m’avoir entendue, et lâché un « great job » inoubliable.

Le deuxième, le plus précieux, c’est celui de ma grand-mère dont j’avais romancé l’histoire dans La Tête haute, l’année de ses… 102 ans. Elle avait eu une enfance très misérable en Algérie et n’avait pas été instruite, ce qui m’a permis de savoir très tôt, dès l’enfance, que l’intelligence et la finesse n’étaient pas nécessairement liées aux études, car c’était une personne formidablement profonde, curieuse et pertinente. Vous imaginez bien la situation dans laquelle nous nous trouvions alors, où j’avais écrit un livre sur elle, qu’elle ne pourrait pas lire… quand je lui en ai parlé elle a dit « Ça alors, un livre sur moi !» et elle a ajouté : « Quand même, cette petite ! ». Cette petite ! J’avais trente-huit ans ! On reste toujours la petite d’une grand-mère comme la mienne. Elle est morte l’année dernière, à presque 106 ans, et je suis heureuse de l’avoir immortalisée avant et que ma mère ait eu le temps de lui lire « son » livre.

Le troisième, et le plus récent, c’est lorsque Manuel Carcassonne qui dirige les éditions Stock m’a appelée après avoir reçu le manuscrit de La désertion par la poste. Il était visiblement remué par sa lecture, et moi j’étais remuée qu’il le soit.

  1. Que pensez-vous de cette citation de Fernando Pessoa « La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas » ?

Je pense que cette citation est la preuve que Pessoa est un grand poète, et qu’il a parfaitement raison, tant pour le lecteur que pour l’écrivain.

  1. Quel livre aimez-vous offrir ?

Plein. Lorsque vous écrivez, on vous demande souvent ce qu’est la littérature. Je crois que la seule réponse possible, c’est d’offrir de bons livres.

J’ai ainsi beaucoup offert La Route du retour de Jim Harrison pour sa puissance de consolation, Le Miroir qui revient de Robbe-Grillet, follement drôle et intelligent, à ceux qui pensaient que c’était une littérature ennuyeuse, Le Temps où nous chantions de Richard Powers pour le rapport à la musique. Il y aurait également Dingo, un petit livre un peu oublié de Mirbeau d’une grande férocité, La Joie de Bernanos, Le Sang noir de Guilloux, Un de Baumugnes de Giono, L’Atelier d’Alberto Giacometti de Genet, Le ravissement de Lol V. Stein de Duras, et plus près de nous Pereira prétend d’Antonio Tabucchi, Les Années d’Annie Ernaux, Les Onze de Pierre Michon, Ma solitude s’appelle Brando d’Arno Bertina, Suicide d’Edouard Levé, Se survivre de Patrick Autréaux…impossible de tous les citer. Enfin, si je le pouvais, j’offrirais en priorité toute l’œuvre de Colette à mes amis. Colette est immense.

  1. Quels sont vos projets littéraires ?

Je travaille actuellement à une grande exposition littéraire consacrée à Giono, qui se tiendra au Mucem de Marseille à la fin 2019, et à un roman dont je peux difficilement parler pour l’instant, mais qui tournera autour de la question de la cruauté et de l’hypocrisie sociale, aujourd’hui.

  1. Y a-t-il une question que je ne vous ai pas posée à laquelle vous auriez aimé répondre ? Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

Vous ne m’avez pas demandé ce que je n’aime pas en littérature, or je crois qu’on se définit aussi bien par ses dégoûts que par ses goûts – aussi bien, sinon plus.

Je n’aime pas les livres satisfaits, où l’on sent que l’auteur est très heureux de sa place dans le monde et du monde tel qu’il va. J’attends d’un livre d’en sortir différente du moment où j’y suis entrée, qu’il m’amène à voir le réel d’une manière nouvelle, quitte à me bousculer. Qu’il laisse la place au doute, fouille les questions désagréables et m’arme pour la suite. Ces livres très complaisants, très narcissiques, figent tout et nous maintiennent dans une position infantile. J’ai horreur de ça.

  1. J’allais oublier… avez-vous un secret à nous confier ?

Je suis très traqueuse, alors je dois mobiliser des techniques apprises lors de ma formation musicale – j’ai fait beaucoup de piano dans ma jeunesse – pour toute prise de parole publique et j’en sors tout à fait épuisée. Ces techniques sont malheureusement insuffisantes face à ce phénomène récurrent, qui veut que je termine chaque livre avec une douleur quelconque, lumbago, torticolis, etc. Dans les deux cas, je ressens la dimension physique de l’écriture. Ce n’est pas pour les douillets !

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