Sarah Chiche : « Saturne » #RL2020

« Jusqu’à cette rencontre incompréhensible, sidérante, avec cette femme, j’ai préféré faire mine d’oublier que j’avais un jour, devant une tombe, fait la promesse d’écrire cette histoire de crépuscule d’un monde, de la fosse incurable de nos regrets, et d’une maladie mentale, la mienne, qui fut une damnation avant d’être une chance. »

Comment fait-on le deuil de quelqu’un qu’on n’a pas connu ?  C’est là tout le propos de l’entreprise d’écriture réparatrice de la psychologue et auteure Sarah Chiche. Évoquant son histoire personnelle, pour mieux généraliser la perte d’un être cher, tout en croquant avec une justesse crue les relations toxiques d’une famille en confettis, l’auteure signe un roman choc qui imprime sa trace jusque dans les plus fines particules de notre ADN.

Il ne faut pas avoir peur des mots, des émotions, de la vérité (en tous cas de celle que l’on recherche) pour se lancer dans ce pur livre psychanalytique.

« J’ai de la peine pour cet art avec lequel les adultes mettent à mort leurs propres enfants. »

L’auteure, gratte, creuse, explore toutes les formes de douleur, d’absence, de liberté. Harry décède bien trop jeune et laisse une petite fille de 15 mois. C’est du point de vue de cette enfant que sont racontés les événements. Un point de vue alimenté pour la plus part par des souvenirs écrans et des échanges avec sa grand-mère.

La cellule familiale du personnage principal est soumise à plusieurs disparitions dramatiques et un exil  forcé de l’Algérie vers Paris qui entraînent mensonges, frustrations et bien sûr chagrins. Les deux frères ennemis Harry et Armand, héritiers malgré eux d’un empire familial médical ont été priés de renoncer à leur rêves au nom de l’entreprise familiale.

« Toute naissance est la mort naissante d’un idéal : les enfants ne ressembleront jamais trait pour trait à la façon dont leurs parents et leurs grands-parents les ont rêvés. »

Le titre « Saturne » avec son petit côté mystérieux  qui n’est pas pour me déplaire est en fait une double évocation. Il fait référence d’une part à la planète dont les attributs sont l’automne et la mélancolie mais aussi au tableau de Goya et par ricochet à la mythologie grecque qui figure Saturne dévorant ses enfants afin qu’ils n’accèdent pas au pouvoir. Ce titre énigmatique synthétise à lui seul l’ambition de ce roman bouleversant.

Ce livre aux questions douloureuses sans réponses toutes faites invite à la réflexion du lecteur. Un coup de cœur.

 

Présentation de l'éditeur  : "Automne 1977 : Harry, trente-quatre ans, meurt dans des circonstances tragiques, laissant derrière lui sa fille de quinze mois. Avril 2019 : celle-ci rencontre une femme qui a connu Harry enfant, pendant la guerre d’Algérie. Se déploie alors le roman de ce père amoureux des étoiles, issu d’une grande lignée de médecins. Exilés d’Algérie au moment de l’indépendance, ils rebâtissent un empire médical en France. Mais les prémices du désastre se nichent au coeur même de la gloire. Harry croise la route d’une femme à la beauté incendiaire. Leur passion fera voler en éclats les reliques d’un royaume où l’argent coule à flots. À l’autre bout de cette légende noire, la personne qui a écrit ce livre raconte avec férocité et drôlerie une enfance hantée par le deuil, et dévoile comment, à l’image de son père, elle faillit être engloutie à son tour.
Roman du crépuscule d’un monde, de l’épreuve de nos deuils et d’une maladie qui fut une damnation avant d’être une chance, Saturne est aussi une grande histoire d’amour : celle d’une enfant qui aurait dû mourir, mais qui est devenue écrivain parce que, une nuit, elle en avait fait la promesse au fantôme de son père."

Sarah Chiche, Saturne, Seuil, août 2020, 208 pages, 18 euros

2 commentaires sur « Sarah Chiche : « Saturne » #RL2020 »

  1. C’était pour moi la première lecture de l’auteure et j’ai beaucoup apprécié son style. Par contre, dans cette psychanalyse sombre, je n’ai pas réussi à trouver mon chemin malgré l’attirance pour certains personnages, notamment la mère et la grand-mère. Notamment sur cette personne rencontrée en librairie qui évoque l’Algérie et le passé familial en ce pays. Mon avis est programmé sur mon blog dans la semaine.

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