Rachel Khan : « Les grandes et les petites choses »

les petites et les grandes choses

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Présentation de l'éditeur : "Nina Gary a 18 ans ; alors qu’elle tente de devenir une femme, elle réalise que quelque chose cloche. Entre son père gambien qui marche comme un tam-tam, son grand-père à l’accent de Popek qui boit de la vodka, entre le trop d’amour de sa mère cachée pendant la guerre, le rejet de la fac et la violence de la  rue, elle est perdue. Noire, juive, musulmane, blanche et animiste, elle en a gros sur le cœur d’être prise pour une autre, coincée dans des cases exotiques où elle ne se reconnaît pas. Alors, elle court.  
C’est la solution qu’elle a trouvée pour échapper aux injustices et fuir les a priori d’une société trop divisée pour sa construction intime. Elle fait le choix de  la vitesse pour se prouver qu’elle a un corps bien à elle et se libérer de l’histoire de ses ancêtres, trop lourde pour ses épaules. Un mouvement permanent pour s'oublier, et tout oublier de la Shoah, de l’esclavage, de la colonisation et de la reine d’Angleterre. Courir pour se perdre, s’évader, se tromper, être trompée, se blesser, se relever peut-être. Ne plus croire en rien, seulement au chronomètre et en l’avenir des 12 secondes qui vont suivre. Sentir ses muscles, pour vivre enfin l’égalité – tous égaux devant un 100 mètres, à poil face au temps. Entre les grandes et les petites choses,  c’est l’histoire de Nina Gary, une jeune fille qui court pour devenir enfin elle-même."

Nina Gary est sans aucun doute le double littéraire de Rachel Khan. Ce premier roman raconte en filigrane ses origines et sa quête identitaire. Il est vif comme un sprint et réfléchit comme les hautes études qu’entreprend la jeune narratrice. Les racines de Nina sont autant de prétextes légitimes à explorer la géopolitique et les spécialités culinaires mais aussi et surtout une manière subtile d’interroger son futur.

« Mon père est né dans la brousse, et ça aussi je l’ai découvert seule : pas d’eau, pas d’électricité, rien. Il est né au XVIIIe siècle et avec son bateau il est arrivé au XXe siècle. Il est parti avec son silence, pour s’installer là où personne ne l’attendait. »

Rachel Kahn signe un roman touchant qui pointe toute la difficulté d’être soi lorsque l’on est issu d’un brassage multi ethnique fort. Pas assez blanche pour être légitime dans sa classe de droit, pas assez noire pour être acceptée comme sprinteuse. A l’âge des premiers émois, est-il possible de séduire quand on ne sait pas encore tout à fait qui l’on est ?

« C’est fou comme une petite histoire qui n’est pas dans les livres peut remonter à la surface. Je suis tendue et paumée. Le poids de mes faiblesses m’attire vers le fond. Mon sang mêlé navigue sur des côtes perdues. Un voyage low cost vers des holocaustes personnels, des marteaux voleurs de pudeur. »

J’ai aimé le style concis et poétique et le rythme enlevé. Un roman à la lecture facile mais néanmoins riche de nuances et de silences que seule une lecture approfondie et patiente pourra révéler.

Rachel Khan, Les grandes et les petites choses, Anne Carriere, février 2016, 250 pages, 18 euros

Cécile Coulon : « Le cœur du Pélican »

Le coeur du pelican

Présentation de l'éditeur : Anthime, un adolescent inséparable de sa sœur Helena, 
vient d’emménager dans une banlieue de province avec toute sa famille. 
Il craint de ne pas s’intégrer dans cette nouvelle communauté où personne ne l’attend.
Pourtant, il va vite trouver le moyen de se distinguer et de se faire connaître. 
Lors d’une kermesse, il s’illustre par sa rapidité au jeu de quilles. 
Il n’en faut pas plus à Brice, un entraîneur obèse et bonhomme, pour l’enrôler dans
la course à pied. Anthime, surnommé le Pélican, excelle dans cette discipline et 
devient un exemple et un symbole pour toute la région. Sa voisine Joanna l’adule 
mais le coureur n’a d’yeux que pour Béatrice, une camarade de classe, belle et 
charnelle, et qui ne reste pas, elle non plus, insensible à son charme… La veille 
d’une course déterminante, ils échangent un baiser qui scellera leur relation 
devenue désormais impossible à cause de la chute d’Anthime, qui s’effondre aux portes 
de la gloire… Vingt ans plus tard, alors qu’il a tout abandonné, désormais bedonnant,
et qu’il vit un amour médiocre avec Joanna, Anthime reçoit un électrochoc. 
Il sort de sa torpeur lorsque ses anciens camarades de classe lui lancent le défi de 
traverser le pays en courant.  
Le Pélican retrouvera-t-il en lui la force de redevenir un champion et combler, par la même occasion, son orgueil

Cécile Coulon est une jeune auteur qui a publié 7 ouvrages, des nouvelles, des romans bien sûr et un roman policier.  Après des études en hypokhâgne et khâgne à Clermont-Ferrand, elle poursuit des études de Lettres Modernes. Elle se consacre actuellement à une thèse: « Sport et Littérature ».

« Le monde ne comprendra jamais que les grands hommes ne sont pas ceux qui gagnent mais ceux qui n’abandonnent pas quand ils ont perdu. »

 Un roman choral qui détonne et suit avec beaucoup de souffle, Anthime aux espoirs déçus. Que reste-t-il de nos rêves d’enfant, des envies de gloire, des espoirs de records, et des remords et des regrets? Anthime, adolescent à la foulée rapide, et au coeur lourd d’envies et d’interdits, parviendra-t-il à être le Pélican (celui qui s’arrache le coeur pour nourrir ses petits?) Dans une banlieue ordinaire, dans une middle classe bien étriquée, bien policée, bien ordonnée, les rêves de grandeur et de s’échapper en courant d’un jeune garçon vont ébranler plusieurs vies. Passer à côté de sa vie parce qu’on ne se relève pas d’une chute, est le thème de ce roman, où Cécile Coulon travaille en coureur de fond, la forme et le sens.

« Tout ce qui fait battre ton coeur mérite d’être vecu.Tout ce qui te blesse,tout ce qui ouvre des crevasses te donne de l’épaisseur. »

J’ai aimé, le style vif, le vocabulaire moderne et précis, la manière dont est saisi la psychologie des personnages, l’ambiguïté des relations entre Anthime et sa soeur. Il y a une évanescence qui se dégage du roman et une grandeur fraicheur malgré la dureté du thème. Dans le monde de Cécile Coulon, rien ne sert de courir, il faut d’abord savoir se relever. A méditer!

Cécile Coulon, Le coeur du pélican, Viviane Hamy, janvier 2015, 240 pages, 18 euros