Chut c’est un secret avec Sébastien Spitzer

Sébastien Spitzer a vécu plusieurs vies avant de se tourner vers l’écriture. Journaliste et reporter, il publie son premier roman, « Ces rêves qu’on piétine » en cette rentrée littéraire. Un roman sur le prix et la force des rêves. Magistral.

©Thibault Puyfontaine

  1. Comment êtes-vous venu(e) à l’écriture ? D’où vous en vient l’envie ?

Au milieu de mon salon, j’ai disposé une vieille cantine en fer toute cabossée qui me sert de table basse. Elle est pleine de manuscrits, de bouts de textes, de notes et de livres avortés. Adolescent, je rêvais d’être Hemingway. Etre journaliste avant d’être écrivain. Me nourrir du monde avant de le raconter, avec des personnages et non plus des témoins. J’ai été journaliste, j’ai rencontré beaucoup d’hommes et de femmes, de tous les horizons, avec leurs folies, leurs beautés, leurs faiblesses, leurs travers et toutes leurs bizarreries plus ou moins séduisantes. J’ai suivi des hommes en armes, des miraculés rescapés du génocide rwandais, croisé des femmes en larmes et des gosses de guerre, des kadogos comme on dit au Congo, qui, a quinze ans, m’annonçaient fièrement qu’ils étaient « Général, Général à la retraite ! ». Je me suis frotté à cette réalité pour apprendre : de l’autre, de l’homme, de sa chair et de ses émotions, de ce que nous portons, de ce qui nous perd. Nos vérités intimes, multiples. Et puis j’ai senti que c’était le moment. Qu’il fallait aller jusqu’au bout. Ecrire. Un livre. Je me suis enfermé pour écrire ce roman. Près de trois ans, en tout. Puis, je l’ai envoyé, par la poste. Lisa Liautaud m’a répondu. La première. Mon éditrice a porté ce livre. Je lui dois beaucoup…

  1. Quel est votre plus beau souvenir d’auteur?

Mon souvenir le plus vif, le plus poignant, je le dois à Ariel Sion, responsable de la bibliothèque du Mémorial de la Shoah, à Paris. J’étais en train d’écrire un chapitre délicat sur mon personnage de Fela, enfermée à Auschwitz, block 24 A, celui réservé aux esclaves sexuelles des maîtres des lieux. Je travaillais sur ce personnage féminin. Je le suivais depuis quelques chapitres. Ariel est venue me voir. Elle m’a demandé ce que j’attendais de ce genre d’histoire-là, de cet effroyable épisode, de l’horreur dans l’horreur. Elle a longuement réfléchi puis elle est revenue avec un document original. Le témoignage manuscrit d’une rescapée d’Auschwitz. Voilà ce qu’elle a vu : « Il y avait des femmes spéciales qu’ils [les Allemands] choisissaient pour coucher avec eux. Ça, c’était à part. C’étaient d’autres femmes tchèques, allemandes, des belles femmes. Elles logeaient dans un block spécial. Les Allemands allaient là-bas et couchaient avec elles. Il y avait une fille, Hanka, qui était aimée de tous les Allemands parce qu’elle était très belle et très gentille. Et nous aussi on l’aimait beaucoup.  Elle était la maîtresse d’un allemand. C’était une tchèque juive. L’allemand, il se saoulait et descendait dans les rues à Auschwitz et là, il tirait sur les juifs. Elle lui disait : ‘Tu sais, moi aussi je suis juive, et tu m’aimes bien.  Alors pourquoi fais-tu ça ? Je ne veux pas que tu fusilles les juifs. Ils ne t’ont rien fait’. Et il répondait : ‘Oh, j’arrêterais ! Je ne le ferai plus ! Mais chaque fois qu’il était saoul, il recommençait’. Une de ces fois-là, lorsqu’il est rentré chez lui, au moment où il l’embrassait, elle lui a pris son revolver et elle l’a tué »… Ce témoignage a été enregistré le 1er décembre 1983 par le Centre de Documentation Juive Contemporaine (CDJC). Et savez-vous comment s’appelait cette femme ? Fela, comme mon héroïne. Fela F. La fiction et la réalité se croisaient encore une fois… Ces témoignages sont des trésors. Enterrés, archivés, ils meurent. L’oubli est le grand ennemi. Notre travail est de porter leur mémoire, de la partager en prenant garde de ne pas la trahir. Car elle est si précieuse !

  1. Que pensez-vous de cette citation de Fernando Pessoa « La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas » ?

Bien sûr, il y a des chefs d’œuvre qui nous transcendent ! Des grandes œuvres qui traversent les âges, qu’on lit et relit pour apprendre, comprendre, ou s’émouvoir. La formule de Pessoa a le charme des grandes phrases, des citations fécondes qu’on se refile comme des bons mots, qu’on tourne dans tous les sens pour bien les observer. Comme des curiosités ou des pièces d’orfèvrerie. Mais je me demande si, à l’épreuve du réel, la littérature comme tous les arts, ne montre pas ses limites. Je ne suis pas assez mystique pour y croire. Je manque de cette dimension spirituelle. Je suis sans doute plus terre-à-terre que Pessoa, hélas. Pour moi, la vie est la preuve que la littérature ne suffit pas. Combien de vies grandioses méritaient d’être écrites et sont restées lettres mortes ? Combien d’accomplissements, d’actes, de grands gestes auraient pu inspirer des chapitres sublimes ? Je préfère le sourire de mes enfants à tous les chefs d’œuvre de la peinture, les tendresses de la femme que j’aime aux plus grands dialogues de la littérature. L’amour. Vécu. Pour paraphraser Hampâté Bâ, je pense qu’un homme qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. Cette vie-là, j’en profite. Et après, on verra bien. Non. Je ne suis pas comme Pessoa. Il est mort à 47 ans. A l’article de la mort, il aurait écrit « Maintenant je sais de quoi demain sera fait ». J’ai 47 ans. Et je préfère ne pas savoir de quoi demain sera fait. Le présent est le plus grand cadeau de la vie.

  1. Quel livre aimez-vous offrir ?

« La promesse de l’aube », de Gary. Et je suis très heureux quand on me répond : « Génial, je ne l’avais pas lu ! »

  1. Quels sont vos projets littéraires ?

L’argent. Mais « Chut… C’est secret »

  1. Y a-t-il une question que je ne vous ai pas posé à laquelle vous auriez aimé répondre ? Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

Non.

  1. J’allais oublier… avez-vous un secret à nous confier ?

Chaque fois que j’ai un retour enthousiaste sur mon roman, je pense à mon père. Mais chut… c’est un secret. Il faudrait que ça reste entre lui et moi…

 

Comment avez-vous appréhendé l’écriture de ce premier roman ?

Je me suis toujours demandé comment une femme pouvait tuer ses enfants. Comment Magda Goebbels a-t-elle pu assassiner ses gosses ? Voilà le point de départ de ce livre et de mes recherches historiques. Et puis, il y a eu la découverte de Richard Friedlander, l’homme qui l’a élevé. Le livre a commencé à ce moment précis. J’étais lancé et au fil du récit, tout s’est imbriqué. Ava, Magda, les lettres de Friedlander, comme une logique infernale.

 

Vous utilisez des données historiques, comment les avez-vous collectées ? Quels sont les impacts sur le roman ? Sur votre manière d’écrire ?

Pendant près de trois ans, je me suis allé au mémorial de la Shoah pour me documenter et écrire. Par nécessité, tout d’abord. Parce que ce lieu abrite les archives nécessaires à un travail sérieux. Par choix éthique aussi. J’ai éprouvé le besoin de retourner là-bas, d’entrer au mémorial par ce mur des noms des français déportés. Passer devant ces milliers de noms gravés sur ces immenses stèles, par égard pour eux, pour leur mémoire. Comme un garde-fou. Ne pas trahir ! Ne pas trahir leur mémoire au nom d’un projet littéraire sans rime ni raison. Comme un sas ultime. Une morale.

 

 

Y a-t-il un passage avec lequel vous avez un rapport particulier ? Difficulté ou grâce dans l’écriture ? Affection ou dégoût ?

Ce livre est une plongée au cœur de nos ténèbres. L’arrivée du personnage de Lee Meyer, correspondante de guerre très inspirée de Lee Miller, est un rayon de soleil. Un éclair plein d’espoir. Elle était belle. Maîtresse de Man Ray et ami de Picasso. Douée pour la vie, la photo et l’amour. Son arrivée dans ce récit m’a fait du bien. Elle m’a permis de reprendre mon souffle. Et je ne suis pas près de la lâcher. Je prépare un documentaire sur elle.

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