Gilles Marchand : « Une bouche sans personne »

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Présentation de l'éditeur  : "Un comptable se réfugie la journée dans ses chiffres et la nuit dans un bar où il retrouve depuis dix ans les mêmes amis. Le visage protégé par une écharpe, on ne sait rien de son passé. Pourtant, un soir, il est obligé de se dévoiler. Tous découvrent qu’il a été défiguré. Par qui, par quoi? Il commence à raconter son histoire à ses amis et à quelques habitués présents ce soir-là. Il recommence le soir suivant. Et le soir d’après. Et encore. Chaque fois, les clients du café sont plus nombreux et écoutent son histoire comme s’ils assistaient à un véritable spectacle. Et, lui qui s’accrochait à ses habitudes pour mieux s’oublier, voit ses certitudes se fissurer et son quotidien se dérégler. Il jette un nouveau regard sur sa vie professionnelle et la vie de son immeuble qui semblent tout droit sortis de l’esprit fantasque de ce grand-père qui l’avait jusque-là si bien protégé du traumatisme de son enfance.
Léger et aérien en apparence, ce roman déverrouille sans que l’on y prenne garde les portes de la mémoire. On y trouve les Beatles, la vie étroite d’un comptable enfermé dans son bureau, une jolie serveuse, un tunnel de sacs poubelle, des musiciens tziganes, une correspondance d’outre-tombe, un grand-père rêveur et des souvenirs que l’on chasse mais qui reviennent. Un livre sur l’amitié, sur l’histoire et ce que l’on décide d’en faire. Riche des échos de Vian, Gary ou Pérec, lorgnant vers le réalisme magique, le roman d’un homme qui se souvient et survit – et devient l’incarnation d’une nation qui survit aux traumatismes de l’Histoire."

Gilles Marchand a été batteur dans un groupe de rock et cela se ressent dans son premier roman. Tout y est, en effet, question de rythme, d’ambiance et de subtilités linguistiques. Né en 1976 à Bordeaux, il a déjà été publié avec Dans l’attente d’une réponse favorable (24 lettres de motivation) et il a coécrit Le Roman de Bolaños avec Eric Bonnargent. Une bouche sans personne est son premier roman solo. L’histoire d’un secret, d’une blessure et de beaucoup d’amour.

Forcément, ce titre va vous poser des questions ou tout du moins susciter votre attention. Pour ma part, il m’a perturbée, intriguée, énervée même. Mais lorsque l’on referme le roman après avoir lu la dernière page, on comprend combien cette énigme est riche de sens et on pardonne d’avoir été laissé dans le floue.

« Je ne suis plus qu’une bouche, une espèce de lien avec un autre temps qui se dépossède ce qu’il a sur le cœur. Mon histoire leur appartient et se mêle à leurs propres souvenirs. Chacun en fera ce qu’il voudra, chacun a son propre Pierre-Jean qui entre en résonance avec le mien. »

Gilles Marchand prend son lecteur par la main et le cœur pour aller à la rencontre de son narrateur, un comptable quarantenaire qui porte une écharpe été comme hiver et dont la vie est très organisée tout comme la structure du roman. On relève effectivement plusieurs ambiances au style, au rythme clairement affirmés. Ces ambiances sont liées aux lieux : le monde de l’entreprise, le café où le narrateur retrouve ses amis et ses souvenirs d’enfance, sans oublier son immeuble qui devient l’expression d’une folie quotidienne avec l’accumulation de sacs poubelles.

« Le discours d’adieux c’est la main du noyé qui se dresse une dernière fois à la surface de l’eau parce qu’il sait que dans quelques instants que si l’on parle encore de lui, ce sera uniquement au passé. »

L’auteur manie les métaphores, la dérision et les répétitions avec bonheur offrant  une histoire pleine de pudeur et d’amour sur un drame qui se lit d’abord entre les lignes avant d’être explicité. Le narrateur qui possède un secret va finalement se libérer par la parole de son histoire personnelle mais qui possède une valeur universelle. Avec une plongée au cœur des années 80, ce roman joue aussi sur les codes de toute une génération d’après guerre.

Dans les souvenirs du narrateur, on retrouve son grand-père. Cette relation apporte au roman la sensibilité, la nostalgie qui rééquilibre l’ensemble assez fantaisiste. Pierre-Jean, le grand-père fantasque et malicieux est digne des personnages de Jeunet et de Vian. Au sein du roman, il agit comme un révélateur de l’absurdité du monde mais aussi et surtout comme un paratonnerre à mauvaises pensées. Il y a de très beaux passages où éclate comme des bulles de savon, la complicité entre les deux personnages principaux du roman.

« J’ai pris mon courage à deux mains et lui ai demandé s’il pleurait. Il a eu l’air étonné avant de m’expliquer que non, d’ailleurs il n’avait aucune raison de pleurer. C’était juste que son visage n’était pas étanche. Il n’y pouvait rien et ça n’était pas bien grave. C’est le genre de choses qui arrive de temps en temps, avec toute cette eau qu’on a dans le corps. »

Un roman audacieux, humaniste et délicat, hommage à l’absent et à l’enfance qu’on vole mais qui fourmille aussi de morceaux de bravoure littéraire. Une bouche sans personne offre un merveilleux chemin de résilience.

« À travers eux, mon histoire devient une histoire. C’est peut-être ce dont j’avais besoin pour avancer. Je ne suis plus qu’une bouche, une espèce de lien avec un autre temps qui se dépossède de ce qu’il a sur le cœur. Mon histoire leur appartient et se mêle à leurs propres souvenirs. »

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Gilles Marchand, Une bouche sans personne, Aux forges de Vulcain, août 2016, 287 pages, 17 euros

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3 commentaires sur « Gilles Marchand : « Une bouche sans personne » »

  1. Bravo et Merci Bénédicte. C’est une magnifique chronique! La mienne est aux 3/4 écrites et elle reprend les mêmes idées… Je me retrouve parfaitement dans tes écrits.
    Sacré premier roman… Gros coup de cœur humaniste, sensible et profondément marquant.

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